Le blog de la CUSO

08
19
2019

Formation doctorale et compétitions-spectacles

Denis Billotte, secrétaire général, CUSO

Le concours «Ma thèse en 180 secondes» connaît un grand succès auprès des doctorant·e·s comme du public. Il est cependand l'objet de critiques récurrentes visant le manque de sérieux d'un format si court pour présenter convenablement des résultats scientifiques, ou pointant une soumission à des exigences de l'économie libérale et aux canons du divertissement médiatique. Quelles peuvent donc être l'intérêt et la motivation des universités pour organiser de tels événements?

Ce texte est une adaptation d'un article originellement paru en anglais dans "The Doctoral Debate", blog du Council for Doctoral Education de la European University Association (EUA-CDE), le 6 juin 2019, sous le titre «"My thesis in 180 seconds": entertainment, communication and doctoral education»
www.eua-cde.org/the-doctoral-debate/113:my-thesis-in-180-seconds-entertainment,-communication-and-doctoral-education.html

Des années de travail pour une thèse de doctorat, et seulement trois minutes pour en expliquer les fondements à un public qui n'a pas forcément fait d'études universitaires... Un cauchemar assuré pour beaucoup de chercheur·e·s, un défi de taille pour des doctorant·e·s !

Aucune chance que quiconque en dehors de proches collègues et des spécialistes du sujet prête attention à des recherches aussi ardues! C'est pourtant, depuis quelques années, l'expérience inoubliable et très enrichissante que vivent les doctorant·e·s qui participent au concours «Ma thèse en 180 secondes». Et le public est au rendez-vous, aussi bien pour les événements en direct, sur scène, que pour voir et revoir les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Comment s'explique ce succès?

La formation doctorale, aujourd’hui, s’inscrit dans l’idée plus générale d’expérience doctorale. Le doctorat n’est pas seulement un diplôme, c’est la marque d’un parcours de chercheur·e en début de carrière, avec ses composantes de développement de compétences, d’approfondissement scientifique, de perfectionnement méthodologique, d’inscription dans des réseaux professionnels.

Le devenir professionnel des docteur·e·s se trouve avant tout en dehors de l’enseignement supérieur, et souvent même en dehors de la recherche proprement dite. La voie académique reste une niche, avec beaucoup d'appelé·e·s, mais peu d'élu·e·s. Quelle que soit la carrière suivie, ce sont les connaissances acquises, mais plus encore les compétences exercées et validées par l’expérience qui sont déterminantes pour décrocher un emploi et avancer dans son parcours. La capacité à synthétiser, la facilité à communiquer, le talent pour partager efficacement une information complexe, sont particulièrement importants.

Il est par ailleurs de la responsabilité des université et des chercheur·e·s de rendre compte des recherches menées, des résultats obtenus, et de l’impact potentiel sur la société. Nos institutions sont financées, totalement ou partiellement, par des fonds publics; il y a donc un devoir, non seulement de rendre compte de l'usage qui en est fait pour la recherche, mais également d'un retour de ce savoir vers le public et la société. Plus généralement, la connaissance, et donc la science, ne valent que si elles sont partagées. Des événements de communication grand public ne peuvent qu’être utiles et depuis une dizaine d’années, des initiatives ludiques sont nées partout dans le monde.

C'est dans ce courant que s'inscrit le concours «Ma thèse en 180 secondes». Cet événement annuel connaît un grand succès dans la sphère francophone. Il s’agit d’une adaptation d’un événement créé en 2008 à l’Université du Queensland, en Australie, intitulé «3 Minute Thesis (3MT)». Ce concours de médiation scientifique s’est répandu rapidement dans le monde anglophone, et une déclinaison francophone a vu le jour au Canada (Québec) en 2012 par l'entremise de l'ACFAS (Association francophone pour le Savoir). Le développement de cette version francophone a été très rapide, puisqu’une première finale internationale a eu lieu à Montréal en 2014. Aujourd’hui, une vingtaine de pays organisent le concours en français et envoient leurs lauréat·e·s pour la finale internationale. La prochaine aura lieu à Dakar, au Sénégal, le 26 septembre prochain.

Le concept est simple : sur scène, face à un public diversifié (collègues, famille, ami·e·s, curieuses et curieux), des doctorant·e·s de toutes disciplines exposent leur thèse et leur expérience de la recherche avec l’appui d’une seule diapositive (non animée). Le tout en moins de trois minutes, sous le contrôle d’un chronomètre. Il s’agit pour les candidat·e·s d'aller à l'essentiel sur l'objectif et l'intérêt de leurs recherches. Mais c'est également l'occasion de partager sa passion pour la recherche, et de montrer que les doctorant·e·s sont bien… des êtres humains et des travailleurs souvent acharnés! La durée et la difficulté de la réalisation d’une thèse ne doivent pas être dissimulées. Un jury désigne les lauréat·e·s sur la base de trois critères principaux :

– l’élocution et la qualité de la prestation scénique ;

– la qualité de la vulgarisation: les explications doivent être claires et pertinentes, les images parlantes, la diapositive appropriée ;

– la qualité du texte : structure et forme sont importants.

Mais le public peut aussi choisir son coup de cœur et voter: un prix spécial du public est ainsi décerné à chaque occasion.

Avec de tels événements, les institutions d'enseignement supérieur peuvent se promouvoir auprès du grand public et des politiques. De plus, la formation doctorale profite de cette exposition médiatique pour cultiver une image plus accessible, plus humaine... et plus concrète pour les employeurs. Autrement dit, plus qualifiante pour le marché du travail.

Mais au-delà du spectacle, MT180 est une invitation à consolider les capacités de communication des doctorant·e·s, à l'oral surtout, mais aussi à l'écrit: le texte, forcément bref, doit être travaillé avec beaucoup de soin et de précision. Prendre la parole en public en étant bien préparé, parler d'une voix assurée, sont des qualités essentielles dans une carrière professionnelle. L'exercice de la scène est également très favorable au renforcement de la confiance en soi. Enfin, la contrainte de ne présenter qu'une seule diapositive demande une maîtrise du langage graphique pour obtenir le meilleur impact. Les universités organisatrices de MT180 organisent ainsi des formations spécifiques au profit des candidat·e·s. Mais le concours permet aussi de pousser les doctorant·e·s à participer aux formations plus générales concernant la communication, la prise de parole, l'usage des images, la vulgarisation et la médiation scientifique, etc.

La compétition apporte en elle-même un caractère ludique, renforcé par la présence du chronomètre. De plus, la plus grande diversité est de mise en ce qui concerne les disciplines et les sujets traités: des mathématiques à la psychologie, de la littérature à la biologie, tout l'éventail de la recherche académique peut défiler au cours d'une soirée. Ce double décalage par rapport aux habitudes académiques constitue le premier attrait pour le public, dont il s'agit ensuite de capter l'intérêt par un juste équilibre entre rigueur scientifique et vulgarisation imagée.

C'est là que réside le plus grand intérêt du point de vue de la formation doctorale. Les candidat·e·s doivent accepter de faire un pas de côté et considérer leurs recherches d'un œil neuf, pour trouver ce qui va permettre le partage avec le public, une référence commune sur laquelle articuler le discours. Simultanément, il faut pouvoir dire en quoi la recherche ajoute à la connaissance et apporte du nouveau. Cela demande une compréhension profonde de son sujet, car si l'on reste trop en surface, on risque d'apparaître moins intéressant et moins convaincant aux yeux du jury et du public. De nombreux candidat·e·s témoignent d'ailleurs du fait que leur participation au concours a modifié leur regard sur leur objet de recherche, et parfois même les a aidé·e·s à avancer, voire à modifier certains aspects de leur thèse.

Une opération telle que «Ma thèse en 180 secondes» reste évidemment accessoire dans le parcours de formation des doctorant·e·s, et il ne saurait être question d'en faire un passage obligé pour tou·te·s, ni même pour la majorité. Mais par ses effets de promotion, d'entraînement, de déplacement du regard, autant que par ses apports directs pour la consolidation de compétences importantes, elle a toute sa place pour enrichir l'expérience doctorale.

Denis Billotte
Secrétaire général
CUSO